Dysfonctions de la langue : pour une nécessaire synergie thérapeutique

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Les douleurs récidivantes ne devraient-elles pas attirer notre attention sur la transformation des comportements délétères ? Ainsi la sphère crânio-cervico-mandibulaire représente un carrefour neurophysiologique particulièrement sensible aux dysfonctions -en particulier les troubles linguaux- et aux parafonctions -on pense aussi au bruxisme. Or ceux-ci résistent le plus souvent aux exercices musculaires classiques, alors qu’une mise à jour des connaissances permettrait à chaque professionnel de santé d’accompagner les personnes souffrant d’une déglutition non physiologique.

La langue : un organe aux implications fonctionnelles majeures

La langue, par sa richesse neurologique et sa place centrale dans l’équilibre crânio-facial, représente un intérêt majeur pour l’approche ostéopathique. Comme l’ont démontré Moss et Rankow (1968), elle participe activement à la matrice fonctionnelle qui module la croissance et l’adaptation des structures osseuses crânio-faciales. Ses connexions myofasciales avec l’os hyoïde, le rachis cervical et les chaînes musculaires antérieures en font un véritable « pivot tensionnel » dont les dysfonctions retentissent bien au-delà de la sphère orale. Ainsi on devrait faire l’hypothèse d’un trouble fonctionnel de la langue en cas de dysfonctions crânio-faciales, cervicales, myofaciales et posturales, mais aussi de déséquilibres neurovégétatifs. Citons par exemples :

  • Restrictions de mobilité des sutures crâniennes, particulièrement de la synchondrose sphéno-basilaire (Sergueef, 2007)
  • Perturbations du mécanisme respiratoire primaire (MRP) et des rythmes crâniens (Liem, 2009)
  • Dysfonctions de l’articulation temporo-mandibulaire avec adaptations des patterns de mobilité mandibulaire (Fougeront & Fleiter, 2018)
  • Tensions asymétriques des membranes de tension réciproque (Magoun, 1976)
  • Perturbations de la dynamique de l’os hyoïde et de ses relations avec le système fascial cervical (Chaitow, 2014)
  • Adaptations posturales et tensions myofasciales
  • Modifications de la posture crânio-cervicale avec antériorisation de la tête et adaptation des courbures rachidiennes (Armijo-Olivo et al., 2011)
  • Tensions myofasciales des chaînes cervico-thoraco-scapulaires (Ricard & Sallé, 2014)
  • Perturbations des patterns respiratoires avec prédominance thoracique haute et déficit diaphragmatique (Bordoni & Zanier, 2013)
  • Compressions neurovasculaires au niveau des défilés thoraciques supérieurs (Eriksson et al., 2007)
  • Hyperactivité sympathique avec tensions myofasciales diffuses (Couly, 1993 )
  • Perturbations des rythmes viscéraux, notamment gastro-intestinaux (Barral & Mercier, 2004)
  • Modifications des patterns de stress oxydatif et inflammatoire (Bonuck et al., 2006)

L’approche intégrative des dysfonctions linguales

La rééducation de la langue amènerait à orienter la personne vers une orthophoniste, cependant ces professionnels de santé sont débordé.e.s et happé.e.s par d’autres enjeux. C’est pourquoi il est essentiel que d’autres professionnels de santé puissent agir utilement, c’est à dire en prenant en compte la dimension neuro-sensorielle. Parmi les plus sensibilisés figurent les ostéopathes, certains sont formés à une approche novatrice dont l’efficacité a été documentée (Piron et Al. 2019), une approche qui a convaincu les orthophonistes (voir la conférence de Marie-Noëlle Hayek).

L’ostéopathie, par son approche globale et systémique, s’intègre naturellement dans une démarche thérapeutique intégrative des dysfonctions linguales. L’ostéopathe peut intervenir sur les chaînes myofasciales connectées à la langue, notamment la chaîne linguale de Struyf-Denys, permettant de libérer les tensions périphériques qui entretiennent la dysfonction linguale (Busquet, 2000). D’autre part, le travail sur les dysfonctions à la base du crâne, particulièrement au niveau de la synchondrose sphéno-basilaire et des sutures crâniennes, peut influencer positivement les tensions linguales et faciliter la rééducation fonctionnelle (Sergueef, 2007).

Par ailleurs, les techniques ostéopathiques viscérales et de normalisation des ganglions sympathiques cervicaux contribuent à réguler le tonus neurovégétatif, souvent perturbé chez les patients présentant des dysfonctions linguales (Barral & Mercier, 2004). Le travail ostéopathique sur la mécanique respiratoire, notamment diaphragmatique, favorise une respiration nasale physiologique, indissociable d’une fonction linguale normale (Bordoni & Zanier, 2013). Les techniques proprioceptives et de reprogrammation neuro-sensorielle contribuent à l’intégration d’un nouveau schéma corporel incluant une posture linguale correcte (Ricard & Sallé, 2014).

Vers une collaboration interdisciplinaire structurée

L’enquête d’Amat et Brezulier (2021) révèle que 95,8% des orthodontistes français intègrent la rééducation myofonctionnelle orofaciale dans leur pratique, mais l’ostéopathie est encore insuffisamment représentée dans ces protocoles pluridisciplinaires. Pourtant, comme le souligne Michelotti et Amat (2020), l’approche des dysfonctions temporomandibulaires et linguales nécessite une vision globale intégrant les dimensions posturales et myofasciales.

L’association de l’ostéopathie à la rééducation myofaciales permet d’obtenir des améliorations systémiques significatives, documentées dans la littérature. La méta-analyse de Hsu et al. (2020) montre des effets significatifs sur l’index d’apnées-hypopnées, que l’approche ostéopathique peut potentialiser par son action sur les tensions myofasciales pharyngées et la mécanique respiratoire (Guilleminault et al., 2013).

L’association d’une prise en charge ostéopathique à la rééducation myofaciale amplifie les effets analgésiques et fonctionnels observés par Michelotti et Amat (2020) dans les dysfonctionnements temporomandibulaires. Fougeront et Fleiter (2018) ont documenté les liens entre dysfonctions linguales et adaptations posturales cervicales, que l’approche ostéopathique peut contribuer à soulager (Ricard & Sallé, 2014). L’action combinée de l’ostéopathie et de la RMOF sur le système nerveux autonome contribue à l’équilibre psycho-physiologique global du patient (Gil et al., 2021). Or, un comportement infantile de la langue devrait être adressé avec considération pour la fonction du réflexe de succion et de réconfort.

Soulager durablement des troubles chroniques entretenus par une dysfonction linguale implique donc l’ensemble des professionnels de santé dans une logique transdisciplinaire. Cette approche thérapeutique intégrative qui découle logiquement d’une vision systémique de la santé doit nécessairement impliquer également la personne concernée, grâce à une éducation thérapeutique ciblée pertinente (voir la conférence de Marie-Noëlle Hayek) et un accompagnement stratégique face aux défis de sa vie.

Une formation spécifique aux enjeux de la rééducation myofonctionnelle, orofaciale et aux particularités des dysfonctions linguales permettra d’affiner votre diagnostic palpatoire, d’adapter vos techniques selon les besoins spécifiques des personnes qui vous consultent. Cette approche enrichira votre pratique et permettra d’optimiser les résultats thérapeutiques avec les personnes présentant des troubles de la sphère crânio-cervico-mandibulaire.


Références

Amat, P., & Brezulier, D. (2021). Rééducation myofonctionnelle orofaciale et orthodontie : état des lieux en France – Une enquête épidémiologique. Revue d’Orthopédie Dento-Faciale, 55(4), 443-455.

Armijo-Olivo, S., Silvestre, R., Fuentes, J., da Costa, B. R., Gadotti, I. C., Warren, S., Major, P. W., Thie, N. M. R., & Magee, D. J. (2011). Electromyographic activity of the cervical flexor muscles in patients with temporomandibular disorders while performing the craniocervical flexion test: cross-sectional study. Physical Therapy, 91(8), 1184-1197.

Barral, J. P., & Mercier, P. (2004). Manipulations viscérales (Vol. 2). Paris: Éditions Elsevier.

Bonuck, K. A., Freeman, K., & Henderson, J. (2006). Growth and growth biomarker changes after adenotonsillectomy: systematic review and meta-analysis. Archives of Disease in Childhood, 94(2), 83-91.

Bordoni, B., & Zanier, E. (2013). Anatomic connections of the diaphragm: influence of respiration on the body system. Journal of Multidisciplinary Healthcare, 6, 281-291.

Busquet, L. (2000). Les chaînes musculaires (Tome 1). Frison-Roche.

Chaitow, L. (2014). Hyoid and accessory respiratory muscles. In R. Kessler & D. Martin (Eds.), Management of Temporomandibular Disorders and Occlusion (7th ed., pp. 86-90). Mosby.

Couly, G. (1993). Croissance faciale et orthodontie. Paris: Éditions CdP.

Courson, F., Fougeront, N., Gil, H., & Amat, P. (2021). Rééducation myofonctionnelle orofaciale et orthodontie intégrative. Revue d’Orthopédie Dento-Faciale, 55(4), 421-441.

Eriksson, P. O., Häggman-Henrikson, B., & Zafar, H. (2007). Jaw-neck dysfunction in whiplash-associated disorders. Archives of Oral Biology, 52(4), 404-408.

Fougeront, N., & Fleiter, B. (2018). Temporomandibular disorders and co-morbid neck pain: facts and hypotheses regarding pain-induced and rehabilitation-induced motor activity changes. Canadian Journal of Physiology and Pharmacology, 96(11), 1051-1059.

Gil, H., Berges-Bounes, M., & Courson, F. (2021). Parafonctions : mieux les comprendre pour mieux les traiter. Orthodontie Française, 92(3), 309-319.

Guilleminault, C., Huang, Y. S., Monteyrol, P. J., Sato, R., Quo, S., & Lin, C. H. (2013). Critical role of myofascial reeducation in pediatric sleep-disordered breathing. Sleep Medicine, 14(6), 518-525.

Hsu, B., Emperumal, C. P., Grbach, V. X., Padilla, M., & Enciso, R. (2020). Effects of respiratory muscle therapy on obstructive sleep apnea: a systematic review and meta-analysis. Journal of Clinical Sleep Medicine, 16(5), 785-801.

Liem, T. (2009). Ostéopathie crânienne : manuel pratique. Paris: Éditions Maloine.

Magoun, H. I. (1976). Osteopathy in the cranial field (3rd ed.). Journal Printing Co.

Michelotti, A., & Amat, P. (2020). Dysfonctionnements temporomandibulaires, occlusion, posture et orthodontie : une approche clinique basée sur des preuves scientifiques. Un entretien avec Ambra Michelotti. Orthodontie Française, 91(3-4), 269-302.

Moss, M. L., & Rankow, R. M. (1968). The role of the functional matrix in mandibular growth. The Angle Orthodontist, 38(2), 95-103.

Piron, A., Pirard, B., L’homme, S., Thiry, X., Sbarbaro, M., & Garcion, C. (2019). Osteovox self-management concept study. Part 2: focus on the therapy. CRANIO®, 40(1), 23–32.
https://doi.org/10.1080/08869634.2019.1672406

Ricard, F., & Sallé, J. L. (2014). Traité de médecine ostéopathique du crâne et de l’articulation temporomandibulaire. Paris: Éditions Elsevier Masson.

Sergueef, N. (2007). Ostéopathie pédiatrique. Paris: Éditions Elsevier Masson.

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