Dans la clinique du bruxisme, il est fréquent de constater que les personnes qui souffrent de leurs tensions musculaires chroniques ne semblent pas les percevoir. D’une manière plus générale, de nombreux troubles chroniques sont associés à des comportements délétères qui ne semblent pas être freinés par leurs effets néfastes. Comment aider nos patients à rétablir la régulation physiologique de la soif, de la faim, de l’activité/repos etc. ?
Dans un mémoire à paraitre, Cécile Henriques, déploie une hypothèse clinique prometteuse dans le cadre du bruxisme, mais aussi des nombreuses douleurs chroniques associées à des comportements corrélés au stress.
Les travaux de Cécile Henriques s’inscrivent dans le cadre des Thérapie brèves systémiques stratégiques issues de l’école de Palo Alto et de ses développements contemporains (MRI, approches de Giorgio Nardone…). Cet article de synthèse propose une lecture intégrative des troubles de la relation à soi comme métaproblème sous jacent à un ensemble de tableaux cliniques hétérogènes en apparence – douleur chronique, workaholisme, bruxisme, insomnie, boulimie, burn-out – mais relevant d’un même Système de Perception-Réaction (SPR) dysfonctionnel.
I. Introduction : la relation à soi comme angle mort clinique
1.1 Problématique de départ
- La plainte initiale du patient est rarement formulée comme un trouble de la relation à soi : elle se présente sous forme de symptômes somatiques, comportementaux ou de performance.
- Le praticien systémique est confronté à une multiplicité de tableaux en cascade (effet domino des co-pathologies) qui masquent un métaproblème commun.
- Hypothèse centrale de l’article : l’hypercontrôle cognitif des sensations internes, associé à un évitement de l’expérience intéroceptive, constitue le noyau organisateur de ces tableaux.
1.2 Définition opérationnelle de la relation à soi
- Distinction entre relation à soi cognitive (représentations, croyances, valeurs), relation à soi somatique (intéroception, proprioception) et relation à soi émotionnelle (reconnaissance, tolérance, expression des affects).
- La relation à soi comme processus dynamique et non comme trait fixe : elle est construite dans l’interaction (Watzlawick, Beavin & Jackson, 1967).
- Lien avec le concept de soi-organisme chez Rogers et avec la notion de congruence (Rogers, 1961).
1.3 Pourquoi les thérapies brèves sont particulièrement pertinentes ici
- Le modèle MRI centre l’analyse sur les tentatives de solution redondantes plutôt que sur les causes historiques (Watzlawick, Weakland & Fisch, 1974).
- L’approche de Nardone permet d’identifier des protocoles spécifiques par classe de problème sans présupposer une étiologie unique.
- L’hypnose ericksonienne offre un accès privilégié aux ressources inconscientes et aux apprentissages somatiques sans passer par la verbalisation analytique.
Références de cadrage pour cette section :
- Watzlawick, P., Beavin, J. H., & Jackson, D. D. (1967). Pragmatics of human communication. Norton. [Résumé accessible sur : https://www.paloaltomri.com]
- Watzlawick, P., Weakland, J., & Fisch, R. (1974). Change: Principles of problem formation and problem resolution. Norton.
- Rogers, C. R. (1961). On becoming a person. Houghton Mifflin. [Extraits : https://www.psychologytoday.com/us/basics/client-centered-therapy]
- Nardone, G., & Watzlawick, P. (2005). Brief strategic therapy. Rowman & Littlefield.
II. Cadre théorique : les fondements d’une lecture systémique de la relation à soi
2.1 Le modèle des systèmes de perception-réaction (SPR) et son application à la relation à soi
- Le SPR comme unité d’analyse : comment la personne perçoit ses sensations internes et y réagit de manière rigide et redondante.
- Distinction entre SPR d’évitement (ne pas sentir, ne pas ressentir, ne pas exister à soi-même) et SPR de contrôle (tout réguler, tout anticiper, tout maîtriser).
- La rigidification du SPR comme mécanisme central : plus la personne tente de contrôler ses sensations, plus elle en perd la régulation naturelle (logique paradoxale du contrôle).
Références :
- Nardone, G., & Portelli, C. (2005). Knowing through changing: The evolution of brief strategic therapy. Crown House Publishing.
- Nardone, G. (2016). La thérapie des attaques de panique. Satas. [Présentation : https://www.giorgionardone.com]
- Vitry, G. (Dir.) et al. (2024). Le grand livre du diagnostic systémique et de l’intervention stratégique. Dunod.
2.2 L’intéroception et ses dysfonctionnements : apports des neurosciences pour la clinique systémique
- Définition de l’intéroception (Craig, 2002) : la capacité à percevoir l’état interne du corps, incluant les signaux viscéraux, cardiaques, respiratoires, thermiques.
- Le rôle de l’insula dans le traitement intéroceptif et sa perturbation dans les états de stress chronique, de dissociation et de trauma.
- L’alexithymie comme trouble de la traduction des signaux intéroceptifs en représentations émotionnelles utilisables (Sifneos, 1973 ; Taylor, Bagby & Parker, 1997).
- Lien entre hypercontrôle cognitif, suppression émotionnelle et dérégulation du système nerveux autonome (Porges, 2011 – théorie polyvagale).
Références :
- Craig, A. D. (2002). How do you feel? Interoception: the sense of the physiological condition of the body. Nature Reviews Neuroscience, 3(8), 655-666. [https://doi.org/10.1038/nrn894]
- Sifneos, P. E. (1973). The prevalence of alexithymic characteristics in psychosomatic patients. Psychotherapy and Psychosomatics, 22(2-6), 255-262. [https://doi.org/10.1159/000286529]
- Taylor, G. J., Bagby, R. M., & Parker, J. D. A. (1997). Disorders of affect regulation: Alexithymia in medical and psychiatric illness. Cambridge University Press.
- Porges, S. W. (2011). The polyvagal theory: Neurophysiological foundations of emotions, attachment, communication, and self-regulation. Norton. [https://www.stephenporges.com]
2.3 L’apport de l’hypnose ericksonienne : le corps comme allié thérapeutique
- Erickson et la notion d’apprentissage inconscient : le corps sait avant que le mental ne comprenne (Erickson & Rossi, 1979).
- La dissociation ericksonienne comme outil thérapeutique – à distinguer de la dissociation pathologique comme symptôme.
- Le recadrage somatique : utiliser les sensations corporelles comme levier de changement plutôt que comme menace à contrôler.
- La transe légère comme espace de réapprentissage intéroceptif : accéder aux sensations sans les juger.
Références :
- Erickson, M. H., & Rossi, E. L. (1979). Hypnotherapy: An exploratory casebook. Irvington.
- Rosen, S. (Ed.). (1982). My voice will go with you: The teaching tales of Milton H. Erickson. Norton. [Présentation : https://www.nortonbooks.com]
- Yapko, M. D. (2012). Trancework: An introduction to the practice of clinical hypnosis (4e éd.). Routledge. [https://www.routledge.com/Trancework/Yapko/p/book/9780415884945]
- Rossi, E. L. (1993). The psychobiology of mind-body healing. Norton.
2.4 La dimension traumatique : quand la coupure de soi est une solution adaptative
- Le trauma comme origine possible de la dissociation intéroceptive : se couper de ses sensations comme stratégie de survie (Van der Kolk, 2014).
- La distinction entre trauma simple et trauma complexe (Herman, 1992) et leurs expressions somatiques différenciées.
- L’hypervigilance et l’hypovigilance comme deux pôles d’un même dérèglement du système nerveux autonome.
- Implications pour la thérapie brève : ne pas confondre résistance et protection adaptative.
Références :
- Van der Kolk, B. A. (2014). The body keeps the score: Brain, mind, and body in the healing of trauma. Viking. [https://www.besselvanderkolk.com/resources/the-body-keeps-the-score]
- Herman, J. L. (1992). Trauma and recovery. Basic Books.
- Levine, P. A. (1997). Waking the tiger: Healing trauma. North Atlantic Books. [https://www.somaticexperiencing.com]
- Ogden, P., Minton, K., & Pain, C. (2006). Trauma and the body: A sensorimotor approach to psychotherapy. Norton.
III. Le métaproblème de la relation à soi : une lecture unifiée des co-pathologies
3.1 Cartographie des troubles relevant d’un même SPR
Tableau synoptique proposé dans l’article :
| Trouble | Mécanisme central | Tentative de solution redondante | Effet paradoxal |
|---|---|---|---|
| Workaholisme | Fuite dans l’action, évitement du vide intérieur | Faire plus, être plus productif | Épuisement, perte de sens |
| Bruxisme | Tension musculaire nocturne, décharge somatique du contrôle diurne | Serrer les dents, contracter les muscles, gouttière-bouclier mais pas frein Vigilance sur la position de la mâchoire/ de la langue | Normalisation des tensions liées au stress (« comme tout le monde ») et minimisation de l’aspect central : déni de contrôle possible à l’inverse : Hypercontrôle pour éviter les contacts dento dentaires : aggravant les tensions musculaires |
| Insomnie | Hyperactivation cognitive au coucher | Essayer de dormir, contrôler le sommeil Majoration avec tentatives de contrôler les pensées contrefactuelles et lecatastrophisme | Paradoxe de l’effort : plus on essaie, moins on dort. plus on essaye de bloquer les pensées plus elles peuvent sembler intrusives |
| Boulimie | Régulation émotionnelle par l’ingestion, rupture du contrôle alimentaire | Restriction, contrôle calorique | Cycle restriction-compulsion |
| Burn-out | Déni des signaux d’épuisement, surinvestissement identitaire dans le travail | Tenir, résister, compenser | Effondrement brutal |
| Douleur chronique | Amplification attentionnelle de la douleur, catastrophisation | Éviter la douleur, se protéger | Sensibilisation centrale, hyperalgésie, effets secondaires des antalgiques parfois en automédication |
3.2 Le cycle commun : contrôle-perte de contrôle-recontôle
- Description du cycle en trois temps : (1) tension interne non reconnue, (2) débordement somatique ou comportemental, (3) tentative de recontôle renforcée.
- Ce cycle est auto-entretenu et s’aggrave à chaque itération.
- La logique paradoxale du contrôle (Nardone, 2000) : vouloir contrôler ce qui échappe au contrôle volontaire aggrave la perte de régulation.
Références :
- Nardone, G. (2000). Peur, panique, phobies. Satas.
- Nardone, G., & Selekman, M. (2011). Uscire dalla trappola: Abbuffarsi, vomitare, torturarsi: come trattare i casi difficili. Ponte alle Grazie. [Présentation : https://www.giorgionardone.com]
- Fisch, R., Weakland, J. H., & Segal, L. (1982). The tactics of change: Doing therapy briefly. Jossey-Bass.
3.3 La douleur chronique comme cas paradigmatique
- La sensibilisation centrale comme modèle neurophysiologique de l’amplification de la douleur par l’attention et le contrôle (Woolf, 2011).
- Le rôle du catastrophisme dans le maintien de la douleur chronique (Sullivan et al., 2001).
- L’approche ACT (Acceptance and Commitment Therapy) comme pont entre approche systémique et neurosciences de la douleur : accepter les sensations plutôt que les combattre (Hayes, Strosahl & Wilson, 1999).
- Convergences avec l’approche stratégique : la prescription du laisser-faire comme équivalent fonctionnel de l’acceptation.
Références :
- Woolf, C. J. (2011). Central sensitization: Implications for the diagnosis and treatment of pain. Pain, 152(3 Suppl.), S2-S15. [https://doi.org/10.1016/j.pain.2010.09.030]
- Sullivan, M. J. L., Bishop, S. R., & Pivik, J. (1995). The Pain Catastrophizing Scale: Development and validation. Psychological Assessment, 7(4), 524-532. [https://doi.org/10.1037/1040-3590.7.4.524]
- Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (1999). Acceptance and commitment therapy: An experiential approach to behavior change. Guilford Press. [https://contextualscience.org/act]
IV. Le diagnostic stratégique de la relation à soi
4.1 Les cinq méta-questions systémiques appliquées à la relation à soi
Adaptation des cinq méta-questions du modèle SYPRENE (Vitry, 2021) au domaine spécifique de la relation à soi :
- Quel est le problème tel que la personne le définit et le vit ?
- Comment la personne tente-t-elle de le résoudre (tentatives de solution) ?
- Quel est l’objectif minimal concret attendu ?
- Quel est le système relationnel impliqué (y compris la relation à soi-même) ?
- Quelles sont les ressources et les exceptions au problème ?
4.2 Questions stratégiques discriminantes pour évaluer la qualité de la relation à soi
Cette liste de questions est conçue pour être utilisée dans le cadre du dialogue stratégique (questions à choix illusoire, questions à effet de recadrage progressif). Elles visent à explorer quatre dimensions : l’intéroception, les croyances limitantes, les tentatives de solution et les ressources latentes.
Dimension 1 : Conscience intéroceptive et rapport au corps
- « Quand votre corps vous envoie un signal – fatigue, tension, douleur – quelle est votre première réaction : l’écouter ou le mettre de côté pour continuer ce que vous faites ? »
- « Y a-t-il des moments dans la journée où vous vous arrêtez pour simplement ressentir comment vous allez, sans chercher à corriger quoi que ce soit ? »
- « Quand vous ressentez une sensation désagréable dans votre corps, est-ce que vous cherchez plutôt à la comprendre, à la faire partir, ou est-ce que vous l’ignorez ? »
- « Si votre corps pouvait vous parler directement, que pensez-vous qu’il vous dirait en ce moment ? »
- « Êtes-vous capable de faire la différence entre une tension musculaire liée au stress et une douleur physique réelle, ou ces deux sensations se confondent-elles pour vous ? »
Dimension 2 : Croyances et valeurs autour du soin de soi
- « Qu’est-ce qui se passerait, selon vous, si vous décidiez de vous accorder une journée entière sans rien produire, sans être utile à personne ? »
- « Avez-vous l’impression que prendre soin de vous est un luxe, une faiblesse, ou quelque chose que vous méritez ? »
- « Qui dans votre entourage vous a appris – ou montré par l’exemple – que l’on pouvait s’écouter sans culpabilité ? »
- « Quand vous vous accordez du repos, est-ce que vous le vivez comme un choix ou comme une capitulation ? »
- « Si un ami proche vous décrivait exactement votre rythme de vie et votre rapport à vous-même, que lui conseilleriez-vous ? »
Dimension 3 : Alexithymie et traduction des sensations en émotions
- « Quand quelque chose vous affecte, est-ce que vous le ressentez d’abord dans votre corps avant de pouvoir le nommer, ou est-ce que vous le comprenez intellectuellement sans vraiment le ressentir ? »
- « Y a-t-il des émotions que vous reconnaissez facilement chez les autres mais que vous avez du mal à identifier en vous-même ? »
- « Quand on vous demande comment vous vous sentez, est-ce que votre première réponse porte sur ce que vous faites ou sur ce que vous ressentez vraiment ? »
- « Avez-vous parfois l’impression d’être un observateur de vous-même plutôt qu’un habitant de votre propre corps ? »
Dimension 4 : Dissociation et hypercontrôle cognitif
- « Y a-t-il des moments où vous avez l’impression de fonctionner en mode automatique, comme si vous étiez absent de ce que vous faites ? »
- « Quand vous êtes très concentré sur une tâche, est-ce que vous oubliez de manger, de boire, de vous lever, au point de ne plus percevoir ces besoins ? »
- « Avez-vous l’impression que votre tête et votre corps vivent parfois dans des temporalités différentes – votre corps épuisé alors que votre esprit continue à tourner à plein régime ? »
- « Quand vous essayez de vous détendre volontairement, est-ce que cela fonctionne, ou est-ce que l’effort de vous détendre vous empêche justement de vous détendre ? »
Dimension 5 : Rapport au plaisir et à l’autorisation de soi
- « Quand avez-vous ressenti pour la dernière fois un plaisir simple, non mérité, non justifié par une performance ? »
- « Y a-t-il des activités que vous aimeriez faire mais que vous vous interdisez, et si oui, pour quelle raison précise ? »
- « Est-ce que le plaisir vous semble quelque chose que l’on gagne ou quelque chose que l’on peut simplement recevoir ? »
4.3 Évaluation des croyances et valeurs sous-jacentes
- Utilisation de la technique du « comment aggraver » (Fisch et al., 1982) appliquée à la relation à soi : « Si vous vouliez délibérément vous couper encore davantage de vos besoins, que feriez-vous exactement ? »
- Identification des injonctions intériorisées (perfectionnisme, devoir, utilité, performance) comme tentatives de solution devenues problèmes.
- Lien avec les schémas précoces inadaptés (Young, Klosko & Weishaar, 2003) : sacrifice de soi, abnégation, standards élevés.
Références :
- Young, J. E., Klosko, J. S., & Weishaar, M. E. (2003). Schema therapy: A practitioner’s guide. Guilford Press. [https://www.schematherapy.com]
- Nardone, G., & Salvini, A. (2007). The strategic dialogue: Rendering the diagnostic interview a real therapeutic intervention. Karnac Books.
V. Évaluation et contournement stratégique des résistances
5.1 Comprendre la résistance comme communication et non comme obstacle
- La résistance dans le modèle MRI : elle indique que la tentative d’intervention reproduit la logique du problème (Watzlawick et al., 1974).
- Distinction entre résistance consciente (refus explicite) et résistance inconsciente (protection adaptative, notamment dans les contextes traumatiques).
- La résistance comme signal diagnostique : elle révèle le SPR et les tentatives de solution du patient.
5.2 Formes spécifiques de résistance dans les troubles de la relation à soi
- La résistance intellectualisante : le patient comprend tout, analyse tout, mais ne ressent rien. L’hypercontrôle cognitif est lui-même une forme de résistance.
- La résistance par la compliance : le patient fait ce qu’on lui demande mais sans y être présent (dissociation instrumentalisée).
- La résistance par l’urgence : le patient revient toujours à la plainte somatique ou comportementale pour éviter d’explorer la relation à soi.
- La résistance par la minimisation : « ce n’est pas si grave, d’autres ont des problèmes bien plus sérieux ».
5.3 Stratégies de contournement
Stratégie 1 : Utiliser la résistance comme levier – la prescription paradoxale
- Prescrire le symptôme ou la résistance elle-même : « Continuez à ne pas vous écouter, mais faites-le consciemment, en observant ce que cela vous coûte. »
- La technique du « faire pire » appliquée à l’hypercontrôle : « Si vous vouliez contrôler encore davantage vos sensations, comment vous y prendriez-vous ? »
Stratégie 2 : Le recadrage stratégique de la relation à soi
- Recadrer le soin de soi non comme un luxe mais comme une condition de performance (pour les profils workaholiques) : « Un moteur qui ne reçoit pas d’huile finit par se gripper. »
- Recadrer l’écoute des sensations non comme une faiblesse mais comme une compétence professionnelle : « Les meilleurs sportifs de haut niveau apprennent à lire les signaux de leur corps avant que la blessure ne survienne. »
- Recadrer la douleur chronique non comme un ennemi à vaincre mais comme un signal à décoder : « Votre corps n’est pas votre adversaire ; il essaie de vous dire quelque chose que votre tête refuse d’entendre. »
Stratégie 3 : Le dialogue stratégique pour contourner l’intellectualisation
- Utilisation des questions à effet de surprise pour court-circuiter l’hypercontrôle cognitif.
- La métaphore et l’analogie comme accès indirect aux représentations somatiques (Erickson & Rossi, 1979).
- La technique de la confusion contrôlée pour désorganiser momentanément le système de contrôle et créer une ouverture.
Stratégie 4 : L’approche progressive – du moins menaçant au plus menaçant
- Commencer par des prescriptions qui ne demandent pas de ressentir mais seulement d’observer : « Cette semaine, notez simplement à quelle heure vous avez faim, sans rien changer à vos habitudes. »
- Progression vers des prescriptions d’expérimentation sensorielle guidée.
- Utilisation de l’échelle de progression pour créer un sentiment de contrôle sur le processus de lâcher-prise.
Stratégie 5 : Travailler avec le système relationnel
- Identifier les personnes de l’entourage qui renforcent le SPR de contrôle (en valorisant la performance, en ignorant les signaux d’épuisement).
- Prescrire des interactions différentes dans le système : « Demandez à quelqu’un en qui vous avez confiance de vous dire quand il vous trouve fatigué, sans que vous ayez à le lui demander. »
Références pour cette section :
- Watzlawick, P., Weakland, J., & Fisch, R. (1974). Change: Principles of problem formation and problem resolution. Norton.
- Nardone, G., & Portelli, C. (2005). Knowing through changing. Crown House Publishing.
- Milanese, R., & Milanese, S. (2015). Il tocco, il rimedio, la parola. Ponte alle Grazie.
- Haley, J. (1973). Uncommon therapy: The psychiatric techniques of Milton H. Erickson. Norton. [https://www.nortonbooks.com]
VI. Protocoles stratégiques et systémiques pour les troubles de la relation à soi
6.1 Tableau des protocoles existants classés par mécanisme dominant
| Trouble | Mécanisme SPR | Protocole stratégique de référence | Phase prioritaire |
|---|---|---|---|
| Attaques de panique | Évitement phobique des sensations internes | Fantasme du pire, demi-tour, prescription de la panique | Déblocage rapide |
| TOC | Contrôle rituel, neutralisation de l’anxiété | Contre-rituel, prescription du rituel volontaire | Déblocage |
| Boulimie-vomissements | Cycle restriction-compulsion, régulation émotionnelle | Protocole spécifique Nardone (conjuration du rite) | Déblocage puis construction |
| Anorexie | Contrôle absolu du corps, toute-puissance ascétique | Protocole de la petite résistance, repas stratégique | Déblocage progressif |
| Insomnie | Effort de contrôle du sommeil | Prescription paradoxale de rester éveillé | Déblocage rapide |
| Douleur chronique | Hypervigilance attentionnelle, catastrophisme | Déplacement attentionnel, prescription de la douleur | Déblocage et recadrage |
| Burn-out | Déni des signaux d’épuisement, surinvestissement | Arrêt prescrit, prescription du repos actif | Stabilisation |
| Workaholisme | Fuite dans l’action, évitement du vide | Prescription du temps vide, journaux de sensations | Construction |
| Bruxisme | Tension somatique nocturne, décharge du contrôle | Prescription de la tension consciente diurne | Déblocage |
| Alexithymie fonctionnelle | Coupure intéroceptive, intellectualisation | Prescriptions somatiques progressives, lettres émotionnelles | Construction |
| Dissociation légère | Protection adaptative, absence à soi | Ancrage sensoriel progressif, transe légère ericksonienne | Construction |
6.2 Le principe thérapeutique central : du contrôle au laisser-se-faire
- La logique paradoxale appliquée à la régulation physiologique : le système nerveux autonome se régule mieux quand on cesse de vouloir le réguler volontairement.
- Convergence entre la prescription stratégique du laisser-faire et le principe bouddhiste de non-action (wu wei) utilisé par Nardone dans ses métaphores thérapeutiques.
- La prescription du plaisir non mérité comme outil de réintroduction de la régulation naturelle.
- Lien avec la théorie de l’autodétermination (Deci & Ryan, 2000) : les besoins fondamentaux d’autonomie, de compétence et de lien comme moteurs du changement durable.
6.3 La reconstruction de la relation à soi : phase de construction après le déblocage
- Analogie avec la phase 2 du protocole borderline (Vitry et al., 2024) : après avoir brisé les schémas, construire brique par brique un nouveau SPR.
- Les apprentissages d’essai-erreur comme base de la reconstruction : autoriser les erreurs comme données d’apprentissage et non comme preuves d’échec.
- La prescription du carnet de bord des sensations : noter quotidiennement une sensation physique, une émotion et un besoin, sans chercher à les corriger.
- Le rôle du thérapeute comme miroir bienveillant : refléter les progrès que le patient ne perçoit pas lui-même.
Références :
- Nardone, G., & Selekman, M. (2011). Uscire dalla trappola. Ponte alle Grazie.
- Nardone, G. (2003). Non c’è notte che non veda il giorno: La terapia in tempi brevi per gli attacchi di panico. Ponte alle Grazie. [Présentation : https://www.giorgionardone.com]
- Deci, E. L., & Ryan, R. M. (2000). The « what » and « why » of goal pursuits: Human needs and the self-determination of behavior. Psychological Inquiry, 11(4), 227-268. [https://doi.org/10.1207/S15327965PLI1104_01]
- Becuwe, A., & Vitry, G. (2022). Efficience et mécanismes de mise en oeuvre de l’approche systémique stratégique dans la résolution des conflits au travail. Revue internationale de psychosociologie et de gestion des comportements organisationnels, (72), 79-99.
VII. Implications cliniques et éthiques pour le praticien
7.1 Le risque d’ajouter aux tentatives de solution redondantes
- Le praticien qui prescrit de la relaxation à un hypercontrôlant reproduit la logique du problème.
- Le praticien qui encourage l’introspection forcée chez un patient dissocié peut aggraver la dissociation.
- Principe de prudence : toujours évaluer si la prescription proposée s’inscrit dans la logique du problème ou dans sa solution.
7.2 La posture thérapeutique adaptée
- Être suffisamment directif pour créer un cadre sécurisant, suffisamment souple pour ne pas reproduire le contrôle.
- Utiliser le langage du patient (somatique, cognitif ou émotionnel) plutôt que d’imposer un registre étranger à son SPR.
- La relation thérapeutique comme première expérience d’une relation à soi différente : être traité avec bienveillance par quelqu’un d’autre peut précéder et permettre d’être bienveillant envers soi-même.
7.3 Les limites de l’approche stratégique et les indications de complémentarité
- Quand orienter vers un bilan somatique complémentaire (douleur chronique, bruxisme, insomnie sévère).
- Quand envisager une approche trauma-informée plus approfondie (EMDR, Somatic Experiencing).
- Quand la pharmacologie peut créer les conditions d’un travail thérapeutique possible (burn-out sévère, dépression associée).
Références :
- Shapiro, F. (2001). Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR): Basic principles, protocols, and procedures (2e éd.). Guilford Press. [https://www.emdr.com]
- Levine, P. A. (2010). In an unspoken voice: How the body releases trauma and restores goodness. North Atlantic Books. [https://www.somaticexperiencing.com]