Dans le paysage des approches corporelles, le Noguchi Seitai occupe une place singulière. Fondé au Japon par Haruchika Noguchi au milieu du XXe siècle, cette pratique se distingue par son orientation pédagogique plutôt que thérapeutique. Plutôt que de chercher à « corriger » le corps de l’extérieur, comme on demande à un thérapeute de le faire, il s’agit de stimuler sa capacité naturelle d’auto-régulation qui s’exprime, entre autres, dans l’activité du système moteur autonome, et surtout de réapprendre à prêter attention à la vie, au souffle, à la relation…
Le Noguchi Seitai est reconnu au Japon par le Ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, de la Science et de la Technologie (pas le Ministère de la Santé) en tant que pratique éducative depuis 1956-1959.
Haruchika Noguchi, un praticien visionnaire
Haruchika Noguchi (1911-1976) fut de son vicant un thérapeute japonais très renommé. Son parcours atypique façonna profondément sa conception du corps et de la santé. En effet, lui-même éprouvé par la maladie dès son plus jeune âge, il manifesta des capacités d’observation exceptionnelles et une sensibilité particulière aux phénomènes corporels.
Noguchi se distingua d’autres praticiens de son époque non pas tant par son approche technique que par sa philosophie. Là où beaucoup cherchaient à perfectionner des méthodes de traitement toujours plus sophistiquées, Noguchi s’interrogeait sur la nature même de la santé et sur la relation entre praticien.ne et consultant.e.
Le katsugen undo, mouvement régénérateur
Au cœur de cette éducation se trouve le katsugen undo, littéralement « mouvement régénérateur » ou « mouvement spontané ». Noguchi avait observé que le corps possède une tendance naturelle à se rééquilibrer, ce que l’on appelle homéostasie, et y parvient à travers des mouvements involontaires qui forment la vie même de nos organes internes, mais s’étendent aussi à l’ensemble du corps, se manifestant par des tremblements, étirements, bâillements, soupirs, etc. Loin d’être des anomalies à réprimer, ces gestes spontanés sont autant d’expressions de la vitalité visant à restaurer l’équilibre corporel.
Avec l’entraînement du katsugen undo, on apprend à créer les conditions pour que de tels mouvements spontanés puissent émerger librement. Il ne s’agit ni de catharsis, nid’exécuter des exercices prescrits, mais de cultiver un état de disponibilité intérieure qui permet au corps de bouger comme il en a besoin. Les mouvements qui surviennent sont imprévisibles, uniques à chaque personne et à chaque moment : souvent doux et lents, parfois vifs et saccadés, parfois à peine perceptibles.

Haruchika Noguchi (1911-1976)
L’attention à la respiration selon Itsuo Tsuda
C’est un autre japonais nommé Itsuo Tsuda (1914-1984) qui introduisit le Noguchi Seitai en France, parallèlement à l’Aïkido qu’il avait appris auprès de Maître Ueshiba lui-même. Itsudo Tsuda avait été profondément marqué par sa rencontre et ses années de pratique avec Maître Noguchi. Dans sa transmission du Seitai en Occident, il accorda une attention toute particulière à la respiration, cette fonction qui unit l’involontaire et le volontaire, le conscient et l’inconscient.
Pour Itsudo Tsuda, la respiration n’est pas quelque chose que l’on travaille ou que l’on doit contrôler, mais un phénomène naturel que l’on observe et laisse se faire. Il s’agit ainsi de redécouvrir une respiration profonde, ventrale, celle du nouveau-né, que les tensions et conditionnements de la vie en société ont progressivement perturbée. Dans la pratique du katsugen undo, l’attention portée sur le souffle permet de se mettre à l’écoute de ce qui se produit en profondeur, d’accueillir les mouvements qui cherchent à émerger. La respiration devient ainsi le fil conducteur qui nous relie à notre vitalité fondamentale, au-delà des crispations du mental. Itsudo Tsuda insistait sur le fait que cette attention à la respiration ne vise pas à la maîtriser, mais au contraire à se laisser respirer, à retrouver la confiance originelle dans le processus vital lui-même.
Le yuki, l’attention partagée
Le yuki constitue un autre aspect fondamental du Noguchi Seitai transmis par Itsudo Tsuda. Le terme évoque l’idée de « partagerle ki », cette énergie vitale, mais il désigne avant tout une certaine qualité de présence à autrui et d’attention. Ce qui rend le yuki si particulier, c’est qu’il exige une attention simultanée à l’autre et à soi-même. Le yuki ne projette rien, chacun reste simplement en contact avec sa propre respiration, son propre centre, tout en étant pleinement présent à ce qu’il perçoit. Cette double réflexivité crée un espace relationnel d’une qualité rare, où chacun reste souverain tout en étant profondément relié.
Le cadre de la pratique est posé par le lieu du dojo – le salut, le silence, la régularité de la pratique. Dans cet espace protégé un peu hors de la temporalité quotidienne, la présence des autres pratiquants n’est pas intrusive mais soutenante. On expérimente ainsi une forme de liberté qui ne s’oppose pas à la relation, mais se nourrit d’elle : libre d’être soi en présence de l’autre, en toute confiance.
Une décision historique : de la thérapie à l’éducation
Haruchika Noguchi (1911-1976) commença sa carrière en tant que thérapeute naturel et formateur de thérapeutes. Il acquis rapidement une réputation nationale, à une époque où, les infrastructures institutionnelles étant insuffisante, la population du Japon avait souvent recours à des solutions traditionnelles. Son parcours personnel avait façonné profondément sa conception originale du corps et de la santé. En effet, il avait lui-même été durement éprouvé par la maladie dès son plus jeune âge. Haruchika Noguchi se distingua de ses collègues par sa philosophie.
Au sommet de sa carrière de thérapeute, Haruchika Noguchi prit une décision qui stupéfia son entourage. En 1956, il annonça qu’il cessait de traiter les gens et fermait son école de praticiens pour la remplacer par une autre, le Seitai Kyokai (Association pour l’éducation Seitai). Ce tournant radical marqua une rupture fondamentale avec la logique thérapeutique dominante.
Pour Haruchika Noguchi, la relation de dépendance entre thérapeute et patient constituait un obstacle à la véritable santé. Tant qu’une personne attend que d’autres s’occupent de sa santé, elle se coupe de sa vitalité corporelle. Il observait que ses patients les plus fidèles n’étaient pas nécessairement ceux qui se portaient le mieux, mais souvent ceux qui développaient une forme de dépendance à ses soins.
Cette prise de conscience le conduisit à reformuler entièrement son approche : plutôt que de corriger le corps, il fallait stimuler sa vitalité et sa capacité de régénération. Le Seitai devenait ainsi non plus une thérapie, mais une forme de maïeutique. Cette démarche ne s’oppose absolument pas à la médecine d’urgence ou de réparation, mais rejoint des approches contemporaines pour l’éducation thérapeutique et la prévention.
Le dialogue intérieur et l’expression de sa nature propre
Cette éducation particulière consiste donc à développer la sensibilité qui permet d’accéder à la qualité de perception nécessaire pour que puisse se manifester cette capacité naturelle de régénération et de coordination et à développer, en toute autonomie, à développer la confiance nécessaire pour parcourir son propre chemin.
Vers la fin de sa vie, Noguchi affirmait que la pratique du katsugen undo et du yuki constituent des moyens simples et précieux d’établir un « dialogue intérieur ». « Bien que ces expériences de vie soient réelles, et évidentes au moment où nous les ressentons, disait-il, il est difficile de trouver des mots justes pour exprimer ces expériences de vie. » Cette formulation éclaire profondément le sens de sa démarche éducative. L’existence de chaque être vivant traverse des situations diverses et complexes. L’objectif du Seitai est de permettre à chaque individu d’exprimer pleinement sa nature originale et de s’adapter aux circonstances, autant que possible.
Un héritage vivant mais discret
Aujourd’hui encore, le Noguchi Seitai se pratique suvant ces principes, transmis par ses élèves directs, notamment à travers le travail pionnier d’Itsuo Tsuda en Europe. Il ne s’agit pas d’une méthode figée, mais d’une invitation à découvrir par soi-même l’intelligence du vivant qui s’exprime à travers le mouvement spontané, une respiration profonde et une qualité de présence dans la relation.
« Le Seitaï, plus on le pratique moins on sait en parler », entend-on souvent. Je m’y essaye bien maladroitement. C’est une pratique si simple et pourtant si subtile que le langage contemporain se révèle réducteur. Par ailleurs, il s’agit en Europe d’une culture dont bénéficient les pratiquants, mais qui ne donne accès à aucune formation diplomante. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles cette pratique est demeurée si confidentielle.
Pourtant, je ne peux m’empêcher de souhaiter à chacun, à chacune, de s’offrir cette expérience, au jour le jour. Comme pour beaucoup de pratiquants du Noguchi seitaï, la rencontre avec le Noguchi Seitaï a été pour moi le début de toutes sortes de prises de conscience précieuses et sans équivalent, des rencontres avec la vie.
Cécile Henriques
Noguchi Seitaï Références :
Les œuvres d’Haruchika Noguchi existent principalement en japonais (une trentaine de livres) dont seulement trois ont été publiées en traduction anglaise. Les œuvres d’Itsuo Tsuda sont publiées en français (langue originale) avec quelques traductions anglaises récentes. Les travaux de Katsumi Mamine Miwa sont publiées en espagnol.
En français, voici ce qui est accessible :
Tsuda, I. (1973). Le non-faire (Tome 1 de l’École de la respiration). Le Courrier du Livre. (ISBN 2-702-90065-8) [Édition anglaise : The Non-Doing (2013). Yume Editions.]
Tsuda, I. (1975). La voie du dépouillement (Tome 2). Le Courrier du Livre. (ISBN 2-702-90001-1) [Édition anglaise : The Path of Less (2014). Yume Editions.].
Tsuda, I. (1976). La science du particulier (Tome 3). Le Courrier du Livre. (ISBN 2-702-90036-4) [Édition anglaise : The Science of the Particular (2015). Yume Editions.]
Tsuda, I. (1978). Un (Tome 4). Le Courrier du Livre. (ISBN 2-702-90068-2) [Édition anglaise : One (2016). Yume Editions.]
Tsuda, I. (1979). Le dialogue du silence (Tome 5). Le Courrier du Livre. (ISBN 2-702-90088-7) [Édition anglaise : The Dialogue of Silence (2018). Yume Editions.]
Tsuda, I. (1980). Le triangle instable (Tome 6). Le Courrier du Livre. (ISBN 2-702-90104-2) [Édition anglaise : The Unstable Triangle (2017). Yume Editions.]
Tsuda, I. (1981). Même si je ne pense pas, je suis (Tome 7). Le Courrier du Livre. (ISBN 2-702-90123-9) [Édition anglaise : Even if I do not think, I am (2019). Yume Editions.]
Tsuda, I. (1982). La voie des dieux (Tome 8). Le Courrier du Livre. (ISBN 2-702-90128-X) [Édition anglaise : The Way of the Gods (2021). Yume Editions.]
Tsuda, I. (1983). Face à la science (Tome 9). Le Courrier du Livre.
Tsuda, I. (2014/2025). Cœur de ciel pur (œuvre posthume). Yume Editions. [Édition anglaise : Heart of Pure Sky (2025). Yume Editions.]
Citons aussi la source institutionnelle au Japon. Certaines pages sont disponibles en anglais
Seitai Kyōkai (整体協会). www.seitai.org