Corps en relation… thérapeutique

Corps en relation… thérapeutique post thumbnail image

En amont de sa conférence du 2 octobre 2025, nous avons eu le privilège d’échanger avec le Dr. Bruno Dubos, psychiatre, sur l’importance fondamentale du corps dans la relation thérapeutique.

La relation thérapeutique : une rencontre avant tout corporelle

En tant que psychiatre, diriez-vous que la relation thérapeutique se joue d’abord dans le corps ?

Dr. Bruno Dubos : La rencontre corporelle dans la relation humaine est une question fondamentale. Cela concerne tous les professionnels de santé. Bien que méconnue, cette rencontre corporelle fait le socle de la relation humaine et thérapeutique, en psychothérapie et dans le soin en général. Précisons qu’impliquer le corps dans le processus thérapeutique ne nécessite pas forcément de toucher le corps du patient, mais cela amène toujours à questionner l’espace relationnel de sécurité avec le patient.

Lorsque l’on rencontre quelqu’un, même si ce n’est pas conscient d’un point de vue cognitif et psychologique, le premier niveau de relation est quelque chose qui peut être considéré comme très archaïque, mais qui est le principe même de ce qu’est un humain : nous allons nous synchroniser corporellement. Cette synchronisation corporelle qui permet à deux rythmes, deux individus différents de s’accorder l’un avec l’autre, se passe dans le corps et non dans la cognition.

Dans nos sociétés occidentales, on a considéré bien longtemps, et encore maintenant, que la relation passe avant tout par la pensée. Bien entendu, c’est aussi avec notre psychologie et nos cognitions que l’on peut penser le monde et nos relations avec les gens qui nous entourent. Cependant, on a perdu de vue un élément essentiel : la relation humaine est avant tout une synchronisation corporelle . Notre corps, au sens large du terme – c’est-à-dire tout notre système sensoriel et proprioceptif – va en premier recevoir les effets de la relation. Ces effets vont nous permettre d’installer des pensées sur la valeur de la relation ainsi que sur l’intention de l’autre avec lequel nous entrons en relation.

Quand la relation échoue : les conséquences d’une mauvaise approche corporelle

Avez-vous des exemples où la relation a été compromise par une mauvaise approche corporelle ?

Dr. Bruno Dubos : J’en ai plusieurs, surtout au début de ma pratique où je ne prenais pas le soin que je prends aujourd’hui autour de ces notions de sécurité dans la relation. Même si j’étais toujours bienveillant et attentif, je n’avais pas ce recul sur l’importance fondamentale d’installer une relation de confiance qui soit ressentie et non pas seulement pensée.

À plusieurs reprises, notamment lorsque le processus thérapeutique se développait et que certains patients contactaient des expériences ou des ressentis difficiles, le fait de ne pas avoir suffisamment installé cette relation de confiance dans le ressenti a créé des difficultés. Les personnes avaient la sensation de ne pas être entendues, ce qui était étonnant puisque j’étais extrêmement à leur écoute. Mais ces personnes ne le ressentaient pas.

Pour moi, il y avait un sentiment à la fois d’injustice et quelque chose de paradoxal puisque je mettais beaucoup d’intention à essayer d’être attentif, et pourtant, le résultat n’était pas celui escompté.

Une approche applicable à tous les soignants

Pensez-vous que cette approche devrait s’appliquer à tous les types de soins ?

Dr. Bruno Dubos : Oui, pour une raison simple : un soin, de quelque nature qu’il soit, s’appuie sur une relation. C’est d’ailleurs dramatique aujourd’hui car le soin devient déshumanisé, comme si le soin devenait quelque chose de purement opératoire, une technique dans laquelle le soignant n’est plus en lien avec le sujet qui reçoit le soin.

Or si on considère qu’un sujet reçoit un soin, on oublie que dans la relation, le sujet aussi est actif dans son soin. Un soin, même s’il est sous-tendu par la technique, reste avant tout une relation entre deux personnes. Or, on sait que la relation guérit. Elle peut faire mal, mais elle peut guérir aussi.

Les médecins généralistes, les dentistes, les kinésithérapeutes le savent bien : ce qui fait la différence, ce n’est pas la technicité ou le savoir, mais la compétence à être en relation. La perception que beaucoup de soignants ont de la relation est une perception dans laquelle il y a une part majeure de cognitif et de psychologique, avec une méconnaissance du fait que cette relation passe aussi par le corps – le corps du sujet et le corps du thérapeute.

Cette présence thérapeutique, sur laquelle il y a beaucoup d’écrits aujourd’hui, c’est un thérapeute qui est là présent dans la relation, c’est à dire présent à la rencontre corporelle de synchronisation et de sécurité avec la personne.

De la sensation à la pensée : un chemin souvent inversé en thérapie

Comment cette approche a-t-elle modifié votre pratique clinique ?

Dr. Bruno Dubos : Dès les premières années de ma pratique de psychiatre, j’ai été confronté à des problématiques extrêmement difficiles – des troubles chroniques comme la dépression, l’anxiété chronique, les troubles alimentaires, les douleurs chroniques. Je me suis aperçu qu’en travaillant avec l’imaginaire et les cognitions, comme on me l’avait enseigné, il ne se passait pas grand-chose. Et c’est légitime qu’il ne se passe pas grand-chose puisque, dans ces contextes, le corps est absent. (Dissociation ?)

Or, si la personne n’est pas en contact avec son corps, il n’y a pas de relation… donc pas de relation de confiance, elle avec moi et moi avec elle. Car la confiance que les personnes peuvent engager dans une relation passe par le ressenti de la confiance, pas seulement par la pensée de la confiance. Beaucoup de personnes me disaient qu’elles avaient confiance en moi, mais corporellement, leur corps réagissait d’une façon absolument différente, voire même opposée à ce qu’elles pensaient. C’est là que je me suis dit qu’il y avait un problème : mobiliser l’imaginaire et les cognitions sans ancrage corporel limite considérablement les possibilités de changement.

L’espace relationnel : une notion clé souvent négligée

Quelles sont les précautions de base à prendre dans cette approche du corps relationnel ?

Dr. Bruno Dubos :

En premier lieu, il convient de prendre en compte l’espace relationnel. En tant que praticien, on peut avoir l’habitude de se positionner dans l’espace de notre cabinet à une distance ni trop petite (pour ne pas être invasif), ni trop grande (pour ne pas être trop loin), mais en fait, faute de formation spécifique, cet espace se définit souvent au petit bonheur la chance en fonction des contingences et des ressentis du thérapeute.

Le problème, c’est que l’espace que nous ressentons comme acceptable n’est pas forcément celui que ressent le patient. De façon systématique maintenant, j’explore quel est l’espace qui permet au patient d’être en sécurité – non pas de se penser en sécurité, mais de se sentir en sécurité. Apprendre à questionner cet espace en termes de ressenti, pas en termes de pensée permet d’éviter de mauvaises surprises.

Pourriez-vous nous partager un exemple concret ?

Dr. Dubos : Je me rappelle d’une jeune femme qui avait vu plein de thérapeutes avec lesquels elle me disait avoir eu du mal à être en relation. Elle avait l’impression de ne pas être entendue, de ne pas être comprise. Elle venait me voir dans une énième tentative. Cette jeune femme avait vécu des expériences traumatiques et était donc en grande insécurité.

Avant même de commencer à explorer son problème, j’ai travaillé avec elle sur l’espace relationnel et sur les ressentis qu’elle avait de cet espace.

À partir du moment où elle a pu expérimenter cette possibilité, elle m’a dit : « Je pense que je vais pouvoir avoir confiance en vous. » Ce qui est remarquable puisque je ne l’avais pas interrogée sur sa problématique. J’ai juste passé la séance à trouver un espace d’ajustement dans lequel elle puisse se sentir en sécurité. Elle m’a dit : « Ça fait bien longtemps que je n’ai pas senti ça. »

Cette base a pu servir à un travail sur ses vécus traumatiques mais dans un contexte de sécurité. Ce qui est tout à fait remarquable, c’est qu’après, cet espace qui était très considérable s’est restreint naturellement au fur et à mesure des séances parce que la question ne se posait plus puisqu’elle était en sécurité.


Rejoignez-nous jeudi 2 octobre 2025 la conférence du Dr. Bruno Dubos

Soirée Rencontres transdisciplinaires

Corps en relation, Bruno Dubos, psychiatre hypnothérapeute
Jeudi 2 octobre 2025

La conférence abordera notamment :

  • L’importance de l’espace relationnel et comment l’ajuster, pour soi et avec l’autre
  • Respecter le sentiment de sécurité corporelle du patient
  • La synchronisation corporelle comme base de la relation thérapeutique
  • Les applications pratiques pour différents contextes de soins

articles connexes