Vous est-il déjà arrivé de serrer les dents en lisant un email stressant ? De vous surprendre à grincer des mâchoires pendant que vous réfléchissez intensément à un problème complexe ? Bienvenue dans le fascinant monde de la cognition incarnée – ou comment votre cerveau transforme vos pensées en chorégraphie musculaire involontaire.
Le corps n’est pas juste un taxi pour le cerveau
Pendant longtemps, la science a considéré notre corps comme un simple véhicule transportant notre précieux cerveau pensant. Un peu comme si notre tête était le siège social et notre corps, l’entrepôt logistique. Spoiler : c’est bien plus compliqué (et fascinant) que ça.
La cognition incarnée – ou embodied cognition pour nos amis anglophones – propose une vision radicalement différente : nos processus mentaux ne se contentent pas d’habiter notre corps, ils en dépendent fondamentalement (Shapiro, 2019). Autrement dit, penser, ressentir et même raisonner sont des processus qui impliquent tout notre organisme, pas seulement notre matière grise.
Du stress mental aux tensions musculaires : la transformation magique
Imaginez la scène : vous êtes concentré sur votre déclaration d’impôts, front plissé, mâchoire serrée. Personne ne vous a demandé de contracter vos masséters – ces puissants muscles de la mastication – et pourtant, les voilà au garde-à-vous. Comment diable vos soucis fiscaux se sont-ils retrouvés traduits en kilogrammes de pression sur vos dents ?
La réponse réside dans ce que les chercheurs appellent le couplage sensori-moteur de nos états cognitifs et émotionnels. Des travaux fondamentaux en psychophysiologie des émotions ont démontré que les états émotionnels négatifs, particulièrement le stress et l’anxiété, activent directement les circuits moteurs responsables des tensions musculaires, incluant la région oro-faciale (Cacioppo, Berntson, Larsen, Poehlmann, & Ito, 2000).
Les marqueurs somatiques : quand le corps pense avant la tête
Pour comprendre cette alchimie entre pensée et mouvement, impossible de faire l’impasse sur les travaux révolutionnaires d’Antonio Damasio sur les marqueurs somatiques. Selon cette théorie, nos décisions et raisonnements ne sont pas de purs processus logiques cérébraux, mais s’appuient fondamentalement sur des signaux corporels – des « marqueurs » – qui colorent émotionnellement nos options (Damasio, 1994, 2010).
Concrètement ? Avant même que vous ne formuliez consciemment « ce mail me stresse », votre corps a déjà réagi : accélération cardiaque, tension musculaire, crispation de la mâchoire. Ces sensations corporelles deviennent des signaux qui influencent ensuite vos pensées et décisions. C’est un véritable dialogue circulaire : vos pensées modifient votre corps, et votre corps informe vos pensées. Dans les douleurs chroniques oro-faciales, ce dialogue s’est transformé en boucle de rétroaction délétère.
Le bruxisme : quand vos pensées grincent des dents
Le bruxisme – ce charmant terme médical pour désigner le grincement ou le serrage des dents – constitue un exemple parfait de cognition incarnée dysfonctionnelle. Vous ne décidez pas consciemment de broyer vos molaires comme un moulin à café pendant votre sommeil. Et pourtant, votre système nerveux, lui, a pris cette décision pour vous.
Une revue systématique exhaustive confirme que le bruxisme du sommeil est étroitement lié aux états de stress psychologique, d’anxiété et à certains traits de personnalité (Melo et al., 2019). Votre cerveau, même endormi, continue de « ruminer » vos préoccupations diurnes – et vos mâchoires transforment cette rumination mentale en rumination mécanique. Les études sur le bruxisme d’éveil (awake bruxism) montrent des associations encore plus fortes avec les facteurs psychosociaux et émotionnels (Lobbezoo et al., 2018).
Les parafonctions : ces gestes inutiles mais révélateurs
Les parafonctions oro-faciales – se mordre les joues, sucer son pouce (même à 40 ans, on ne juge pas), mâchouiller son stylo – sont autant de manifestations de cette cognition incarnée. Ces comportements moteurs apparaissent souvent en réponse à des états internes : concentration, anxiété, ennui, besoin de régulation sensorielle.
Ces comportements répétitifs peuvent fonctionner comme des stratégies de régulation émotionnelle, bien qu’inadaptées à long terme (Roberts, O’Connor, & Belanger, 2013). En d’autres termes, votre cerveau utilise votre corps comme un outil de gestion du stress – simplement, il a choisi un outil pas terrible pour le boulot. Ces automatismes deviennent des réactions réflexes délétères qui s’auto-entretiennent, créant un cercle vicieux entre tension émotionnelle et tension musculaire.
Identifier et modifier les réactions réflexes : l’apport des thérapies brèves stratégiques
Face à ces boucles automatiques corps-esprit, comment intervenir efficacement ? C’est ici qu’intervient l’expertise de praticiens formés au dialogue stratégique et aux approches systémiques. Contrairement aux approches purement mécaniques (gouttières, exercices musculaires isolés), ces professionnels travaillent sur la modification des patterns cognitivo-émotionnels qui alimentent les parafonctions.
Le modèle des thérapies brèves stratégiques et systémiques, développé notamment par l’école de Palo Alto et enrichi par Giorgio Nardone (Nardone & Watzlawick, 2005), propose une approche particulièrement pertinente pour les douleurs oro-faciales chroniques. Ces approches s’appuient sur deux leviers essentiels :
Les tâches d’observation : créer la conscience de l’automatisme
Plutôt que de vous dire « arrêtez de serrer les dents », un praticien formé au dialogue stratégique vous proposera des tâches d’observation spécifiques. Par exemple : noter pendant une semaine, sans rien changer, les moments où vous remarquez vos dents serrées, le contexte, vos pensées du moment. Cette simple observation, sans jugement ni injonction, crée déjà une modification : vous commencez à percevoir ce qui était invisible, à mettre des mots sur vos marqueurs somatiques.
Cette approche rejoint directement les travaux de Damasio : en apprenant à identifier consciemment vos signaux corporels et leur contexte émotionnel, vous devenez capable de les réinterpréter plutôt que de les subir (Damasio, 2010).
Les expériences émotionnelles correctrices : le corps comme outil de changement
Plus puissant encore, le praticien peut prescrire des expériences émotionnelles correctrices – des micro-expériences concrètes qui viennent créer de nouveaux marqueurs somatiques, de nouvelles associations corps-esprit. Par exemple : pratiquer délibérément le relâchement de la mâchoire dans un contexte habituellement stressant, ou expérimenter volontairement une posture linguale différente pendant des activités spécifiques.
Ces expériences créent ce que Watzlawick appelait des « changements de type 2 » : non pas un simple ajustement superficiel, mais une modification du système de perception lui-même (Watzlawick, Weakland, & Fisch, 1974). Votre corps expérimente qu’une autre réponse est possible, et cette expérience vécue modifie vos schémas automatiques de manière bien plus profonde qu’une simple compréhension intellectuelle.
Implications thérapeutiques : optimiser le dialogue corps-esprit
Comprendre la cognition incarnée et les marqueurs somatiques change radicalement notre approche thérapeutique des douleurs oro-faciales chroniques. Si vos pensées influencent directement vos tensions musculaires via des boucles de rétroaction automatiques, alors modifier vos patterns cognitivo-émotionnels peut transformer vos patterns moteurs.
Les approches intégrant la pleine conscience (mindfulness) ont démontré leur efficacité dans la réduction du bruxisme d’éveil et des douleurs oro-faciales (Nascimento, Machado, Daher, & Costa, 2020). En développant une conscience accrue de vos états internes et de leurs manifestations corporelles – exactement ce que propose le travail sur les marqueurs somatiques – vous pouvez progressivement interrompre le cycle pensée-tension-douleur.
Cependant, la simple méditation ne suffit pas toujours. C’est pourquoi l’intervention d’un praticien formé aux thérapies brèves stratégiques, capable de concevoir des tâches sur mesure et de guider des expériences émotionnelles correctrices, représente souvent un catalyseur indispensable du changement.
L’éducation thérapeutique : devenir expert de son propre système corps-esprit
L’éducation thérapeutique du patient prend ici tout son sens. Il ne s’agit pas simplement d’apprendre des exercices de relaxation musculaire, mais de comprendre les liens complexes entre vos états mentaux, émotionnels et leurs traductions motrices.
Des programmes d’éducation thérapeutique multidisciplinaire intégrant la compréhension de ces mécanismes ont montré des résultats prometteurs dans la gestion des douleurs chroniques oro-faciales (Gremillion, 2019). L’approche devient véritablement systémique : on ne traite plus « une mâchoire qui dysfonctionne » mais « une personne dont le système corps-esprit a développé des patterns adaptatifs devenus contre-productifs ».
Quand vous comprenez pourquoi votre mâchoire se crispe quand vous êtes stressé, quand vous identifiez vos marqueurs somatiques spécifiques, quand vous expérimentez corporellement que d’autres réponses sont possibles, vous devenez capable d’intervenir consciemment sur ce processus automatique. Vous passez du statut de victime de vos réflexes à celui d’acteur de votre propre régulation.
En pratique :
Voici quelques stratégies concrètes inspirées de la cognition incarnée et des thérapies brèves stratégiques
La conscience corporelle progressive et l’identification des marqueurs somatiques
Plusieurs fois par jour, prenez 30 secondes pour scanner mentalement votre région oro-faciale. Vos dents se touchent-elles ? Votre langue est-elle tendue ? Quelle émotion ou pensée accompagne cette tension ? Cette simple prise de conscience peut suffire à relâcher des tensions inconscientes et, surtout, à créer une carte de vos marqueurs somatiques personnels.
Exercice stratégique : Tenez pendant une semaine un « carnet de marqueurs » où vous notez, sans jugement, les associations entre sensations corporelles oro-faciales, contextes et états émotionnels. Vous créez ainsi votre propre cartographie des déclencheurs.
Conclusion : votre corps pense, votre esprit bouge
La cognition incarnée et les travaux sur les marqueurs somatiques nous rappellent une vérité fondamentale : vous n’êtes pas un cerveau emprisonné dans un corps, vous êtes un système corps-esprit intégré. Vos douleurs oro-faciales ne sont pas juste des problèmes mécaniques à résoudre avec des gouttières et des médicaments – elles sont l’expression incarnée de votre histoire, de vos stress, de vos émotions, de vos croyances.
Comprendre ces liens ne fait pas disparaître la douleur comme par magie. Mais cela vous donne un pouvoir extraordinaire : celui de devenir acteur de votre propre soin, en travaillant simultanément sur ce qui se passe dans votre tête ET dans vos mâchoires. Mieux encore, avec l’accompagnement d’un praticien formé aux approches stratégiques et systémiques, vous pouvez transformer vos réactions réflexes délétères en nouveaux patterns adaptatifs, en créant de véritables expériences émotionnelles correctrices.
Après tout, si vos pensées peuvent créer des tensions via vos marqueurs somatiques, elles peuvent aussi créer du relâchement. C’est juste une question d’entraînement – et de cognition incarnée bien comprise, accompagnée quand nécessaire
Références
Cacioppo, J. T., Berntson, G. G., Larsen, J. T., Poehlmann, K. M., & Ito, T. A. (2000). The psychophysiology of emotion. Dans M. Lewis & J. M. Haviland-Jones (Éds.), Handbook of emotions (2e éd., pp. 173-191). Guilford Press.
Damasio, A. R. (1995). L’erreur de Descartes : la raison des émotions (M. Blanc, Trad.). Éditions Odile Jacob.
Damasio, A. R. (2017). L’ordre étrange des choses : La vie, les sentiments et la fabrique de la culture. Éditions Odile Jacob.
Gremillion, H. A. (2019). Multidisciplinary diagnosis and management of orofacial pain. General Dentistry, 67(2), 28-32.
Lobbezoo, F., Ahlberg, J., Raphael, K. G., Wetselaar, P., Glaros, A. G., Kato, T., Santiago, V., Winocur, E., De Laat, A., De Leeuw, R., Koyano, K., Lavigne, G. J., Svensson, P., & Manfredini, D. (2018). International consensus on the assessment of bruxism: Report of a work in progress. Journal of Oral Rehabilitation, 45(11), 837-844. https://doi.org/10.1111/joor.12663
Melo, G., Duarte, J., Pauletto, P., Porporatti, A. L., Stuginski-Barbosa, J., Winocur, E., Flores-Mir, C., & De Luca Canto, G. (2019). Bruxism: An umbrella review of systematic reviews. Journal of Oral Rehabilitation, 46(7), 666-690. https://doi.org/10.1111/joor.12801
Nascimento, S. S., Machado, F. C., Daher, C. R. M., & Costa, Y. M. (2020). Association between mindfulness and awake bruxism: A preliminary study. Journal of Oral Rehabilitation, 47(8), 1019-1025. https://doi.org/10.1111/joor.12991
Roberts, S., O’Connor, K., & Bélanger, C. (2013). Emotion regulation and other psychological models for body-focused repetitive behaviors. Clinical Psychology Review, 33(6), 745-762. https://doi.org/10.1016/j.cpr.2013.05.004
Shapiro, L. (2019). Embodied cognition (2e éd.). Routledge. https://doi.org/10.4324/9781315180380
Varela, F. J., Thompson, E., & Rosch, E. (1993). L’inscription corporelle de l’esprit : Sciences cognitives et expérience humaine. Éditions du Seuil.
Sur les thérapies brèves stratégiques et systémiques :
Nardone, G., & Watzlawick, P. (2000). Stratégie de la thérapie brève. Éditions du Seuil.
Watzlawick, P., Weakland, J. H., & Fisch, R. (1975). Changements : Paradoxes et psychothérapie. Éditions du Seuil.
Wittezaele, J.-J., & Garcia, T. (1992). À la recherche de l’école de Palo Alto. Éditions du Seuil.
Wittezaele, J.-J. (2003). L’homme relationnel. Éditions du Seuil.
Vitry, G. (2024). La thérapie brève systémique stratégique : Guide d’intervention sur les habitudes dysfonctionnelles. LACT.
Piquet, E. (2014). Faites votre 180° ! Vous avez tout essayé, et si vous tentiez l’inverse ? Payot.
Martin Chabert, M. (2017). Bref : Petit traité d’épistémologie de la thérapie brève et stratégique. Enrick B. Éditions.