La douleur en tant que signal d’alarme appelle une réponse. Typiquement on retire sa main dès qu’on perçoit une chaleur excessive. Quand les circonstances ne permettent pas à une personne d’identifier immédiatement la cause d’une douleur et donc d’y remédier, il lui est généralement possible d’identifier l’organe d’où semble provenir le signal et de rapporter le problème à un praticien de santé qualifié. Cependant, dans certains cas le signal est perturbé.
La douleur est bien réelle pour la personne mais elle ne correspond pas à un problème observable là où elle la perçoit. Le problème peut être ailleurs si le système nerveux central fait des confusions. Le problème peut avoir été là mais avoir été traité, les tissus sont cicatrisés mais le signal d’alarme ne s’est pas débranché. Parfois même, l’intensité de la douleur peut n’avoir aucune autre cause que le dérèglement du système nerveux central lui-même. C’est-ce qui se passe avec la sensibilisation centrale.
Qu’est-ce que la sensibilisation centrale ?
La sensibilisation centrale est une situation pathologique très éprouvante du fait de l’amplification excessive des signaux de douleur. Le système nerveux central se retrouve dans un état d’hypervigilance et d’hypersensibilisation permanente : il abaisse son seuil de déclenchement et perçoit comme douloureux même des stimuli ordinaires. Comme si le signal d’alarme hurlait sans pondération, parfois même pour un simple effleurement. Un simple contact sur les dents ou la langue déclenche un enfer incompréhensible, parfois résistant aux anesthésiques et antalgiques.
Dans la zone de la face et de la bouche, la sensibilisation centrale ne se produit pas dans la moelle épinière, mais au niveau du noyau trigéminal (le complexe sensitif du nerf trijumeau dans le tronc cérébral), qui traite toutes les informations sensorielles de la tête et du cou. Il est donc important d’aider la personne à pondérer la sensibilisation centrale pour diminuer son niveau de douleur et pour éviter les conséquences d’un traitement inadapté.
Effets cliniques des douleurs oro-faciales
Lorsque la sensibilisation s’installe, la douleur s’affranchit de sa cause périphérique initiale (comme une inflammation dentaire ou un traumatisme guéri). Les effets cliniques peuvent se retrouver dans :
- L’allodynie (mécanique ou thermique) : Une stimulation cutanée ou muqueuse normalement anodine provoque une vive douleur. Du fait de la sensibilisation centrale, des gestes quotidiens comme se brosser les dents, mâcher, recevoir un souffle d’air sur le visage ou simplement se maquiller deviennent intolérables.
- L’hyperalgésie secondaire : Une sensibilisation centrale provoque réponse douloureuse anormalement disproportionnée et intense face à un stimulus qui n’est normalement que légèrement douloureux (par exemple dans le détartrage). La douleur peut également s’étendre en dehors de la zone initialement lésée (élargissement du champ récepteur).
- La douleur référée et diffuse : Le cerveau peine à localiser précisément l’origine du signal. Une pathologie initialement localisée sur une molaire peut finir par irradier dans toute la mâchoire, l’articulation temporo-mandibulaire (ATM), voire le cou ou la tempe.
- La persistance de la douleur sans lésion visible : Attention à ce piège classique, l’intensité de la douleur affole la personne mais les examens cliniques, radiologiques ou les IRM sont strictement normaux. Les tissus périphériques ont cicatrisé, tout semble en ordre mais le « logiciel » central continue de sonner l’alarme.
Pathologies oro-faciales concernées
La sensibilisation centrale est liée aux douleurs dites nociplastiques ou de certaines affections chroniques de la face :
| Syndrome Oro-facial | Impact de la Sensibilisation Centrale |
|---|---|
| Dysfonctions Temporo-Mandibulaires (SADAM / DTM) | Amplification des douleurs musculaires et articulaires de la mâchoire, apparition de céphalées secondaires. |
| Stomatodynie (Syndrome de la bouche brûlante) | Sensation de brûlure continue de la muqueuse buccale (langue, palais) en l’absence de toute lésion visible. |
| Douleur dento-alvéolaire persistante (Dents fantômes) | Douleur lancinante persistant des mois après une dévitalisation (endodontie) ou une extraction bien menée. |
| Migraines et algies vasculaires de la face | Intrication étroite avec le système trigémino-vasculaire exacerbant la sévérité des crises. |
Comorbidités et approche thérapeutique
En cas de sensibilisation centrale, le dérèglement n’altère pas uniquement la sphère sensorielle. Il s’accompagne quasi systématiquement d’effets systémiques et psychologiques majeurs, tels que des troubles du sommeil, une fatigue chronique, de l’anxiété ou une tendance à la « catastrophisation » de la douleur. Mais comment ne pas imaginer le pire quand la douleur ne trouve pas de solution ?
Les praticiens de santé eux-mêmes sont bien en peine pour soulager la personne puisqu’ils ne voient pas de problèmes là où la personne les perçoit… Le risque serait d’intervenir quand même sur l’organe incriminé (en aveugle) ou que la personne pense qu’elle devient folle, alors qu’il est possible de la soulager, à condition de comprendre comment l’aider.
Conséquence thérapeutique :
Les traitements locaux ou chirurgicaux invasifs périphériques (injections répétées, extractions dentaires en cascade, chirurgies de l’ATM) sont souvent inefficaces, voire iatrogènes, car ils rajoutent un message nociceptif à un système central déjà saturé.
La stratégie de soins doit être multidisciplinaire : on peut y associer, selon les besoins, des médicaments (molécules modulant le système nerveux central, tels que des antiépileptiques, antidépresseurs à visée antalgique), mais surtout et peut-être avant tout de la ré-éducation maxillo-faciale douce associées à des thérapies brèves et de l’éducation thérapeutique personnalisée pour aider la personne à retrouver un fonctionnement plus paisible.
Bilbiographie
Jessri, M., Sultan, A. S., Tavares, T., & Schug, S. (2020). Central mechanisms of pain in orofacial pain patients: Implications for management. Journal of oral pathology & medicine : official publication of the International Association of Oral Pathologists and the American Academy of Oral Pathology, 49(6), 476–483. https://doi.org/10.1111/jop.13062