
Sourire n’est pas juste une contraction musculaire réflexe… le sourire engage simultanément notre neurobiologie, notre régulation émotionnelle, notre histoire évolutive et nos relations. Sourire délibérément peut agir comme un levier de transformation intérieure et de lien social. Sans nier la légitimité d’exprimer aussi des émotions dites négatives, explorons les bénéfices de choisir le sourire.
Il y a bien des manières de sourire, de gène ou de politesse… Le sourire de Duchenne décrit le sourire authentique de joie, défini par la contraction simultanée de deux muscles : le zygomaticus major — qui tire les commissures des lèvres vers le haut et l’extérieur (AU-12 dans le FACS) et l’orbicularis oculi — qui plisse les yeux, remonte les pommettes et forme les « pattes d’oie » aux coins des yeux (AU-6). C’est l’activation de ce muscle péri-oculaire, réputé très difficile à contracter volontairement qui distinguerait le sourire authentique du sourire social ou de politesse d’après Duchenne de Boulogne, un neurologue français qui l’a décrit au XIXe siècle.
En pratique, vous reconnaissez un sourire de Duchenne à trois signes visuels : les yeux se plissent, les pommettes se soulèvent, et de petites rides apparaissent aux coins extérieurs des yeux. Un sourire qui ne mobilise que la bouche — aussi large soit-il — reste un sourire social, techniquement appelé sourire «Pan Am » dans la littérature.
Ce qui rend cette distinction importante cliniquement et relationnellement, c’est que les observateurs la détectent de façon souvent inconsciente : un sourire de Duchenne est perçu comme plus chaleureux, plus fiable, et génère davantage de réciprocité que le sourire social — ce que confirment les données d’éthologie et de psychologie sociale (Mehu et al., 2007 ; Sheldon et al., 2021).
« Fake it until you make it » : ce que dit vraiment la science
Sourire peut-il générer de la joie? Faire semblant est-ce une stratégie pour faire venir la joie ? L’hypothèse du feedback facial postule que nos expressions faciales ne se contentent pas de refléter nos émotions, mais contribuent à les générer. L’étude fondatrice de Strack, Martin et Stepper (1988) en a proposé une démonstration ingénieuse — tenir un stylo entre les dents (sourire induit) amène à trouver des caricatures plus drôles. Des études ultérieure ont confirmé cet effet du feedback facial mais a nuancé son amplitude qui varie selon les conditions (Coles, Larsen & Lench, 2019, Psychological Bulletin). C’est l’engagement intentionnel — avec ses corrélats proprioceptifs et attentionnels — qui importe. Si la mimique faciale volontaire et consciente peut amplifier et initier des états de joie (Coles et al., 2022, Nature Human Behaviour), la présence d’un contexte social amplifie ces effets (Phaf & Rotteveel, 2024, Psychological Reports).
Sur le plan des effets corporels directs, la démonstration expérimentale la plus rigoureuse est celle de Kraft et Pressman (2012, Psychological Science) : 170 participants soumis à des tâches stressantes étaient répartis aléatoirement en trois groupes. Dans le premier, on demandait de garder une expression faciale neutre, dans un autre un sourire standard, et le 3ème un sourire « Duchenne »). Résultat : tous les participants souriant, qu’ils en aient conscience ou non, présentaient une fréquence cardiaque plus basse pendant la récupération, avec un avantage pour le sourire de Duchenne.
Des données indirectes issues de la littérature sur l’affect positif suggèrent que le sourire, en tant qu’expression d’un état affectif ou signal proprioceptif, s’inscrit dans l’activation de systèmes de neuromodulation impliquant dopamine, sérotonine et endorphines. La chaîne causale précise entre mouvements faciaux et libération de ces médiateurs spécifiques n’est pas directement démontrée chez l’humain souriant. En revanche, l’affect positif, la joie qu’exprime un sourire, est associé à une morbidité réduite et à une moindre perception de la douleur (Pressman & Cohen, 2005, Psychological Bulletin, revue de ~70 études).
Ces effets s’inscrivent dans ce que Fredrickson (2001) nomme la spirale ascendante de la théorie broaden-and-build : les émotions dites positives élargissent le répertoire cognitif et comportemental, ce qui à son tour construit des ressources personnelles durables — physiques, intellectuelles, sociales, psychologiques (American Psychologist, 56(3), 218–226).
Les effets de ces émotions dites positives ont généré toute une littérature de développement personnel disqualifiant les émotions difficiles. Pourtant, elles ont leur fonction. La tristesse, la peur, la colère ont une valeur adaptative irremplaçable : elles signalent des besoins, alertent sur des dangers, facilitent le deuil. La médecine centrée sur la personne rappelle que l’exploration émotionnelle est une nécessité clinique, pas un luxe (Stewart et al., 2014). Cultiver le sourire ne signifie donc pas supprimer les émotions douloureuses. D’ailleurs si la réévaluation cognitive est efficace et utile pour réguler les émotions pénibles, la suppression expressive chronique augmente la pression artérielle, la fréquence cardiaque et dégrade le bien-être relationnel (Gross, 2002, Psychophysiology)
Le pouvoir du sourire dans les relations
Darwin (1872) avait noté que le sourire appartient aux expressions émotionnelles partagées entre espèces et cultures. Le FACS, initialement développé pour l’humain, a depuis été adapté aux grands singes, et même aux chiens, chats et chevaux (Mahmoud, Scott & Florkiewicz, 2025, PLOS ONE). Le sourire est un signal biologique d’affiliation et de non-menace, pas une convention culturelle arbitraire.
Des travaux de l’Institut Ludwig Boltzmann d’éthologie urbaine (Vienne) montrent que les sourires de Duchenne apparaissent significativement plus fréquemment dans les situations de partage de ressources que dans les situations contrôles (Mehu, Grammer & Dunbar, 2007, Evolution and Human Behavior). Sheldon, Corcoran et Sheldon (2021, Perspectives on Psychological Science) proposent que le sourire de Duchenne a évolué comme signal honnête d’une humeur positive chronique : difficile à simuler durablement, il constitue une information fiable pour les partenaires sociaux potentiels.
Ainsi, le sourire de Duchenne est associé par les observateurs à une générosité et une sociabilité perçues accrues (Mehu et al., 2007), à une fiabilité dans les interactions coopératives (Centorrino et al., 2015, cités dans Sheldon et al., 2021), et à une attractivité physique plus élevée (Harker & Keltner, 2001, JPSP). L’étude longitudinale de Harker et Keltner (2001, JPSP)— suivie de 30 ans, photos d’albums de promotion — associe l’intensité du sourire authentique à 21 ans à un meilleur bien-être général et une plus grande satisfaction conjugale à 52 ans ! Cependant, cette association présente des difficultés de réplication dans d’autres échantillons (Freese & Shostak, 2006) et doit être interprétée avec prudence.
En relation thérapeutique, le sourire approprié du clinicien n’est pas superficiel : chaleur et présence authentique participent à l’alliance thérapeutique et au sentiment de sécurité du patient (Stewart et al., 2014).
Et pour conclure soulignons que par mimétisme, voir quelqu’un sourire déclenche une activation automatique du zygomaticus major chez l’observateur — documenté par électromyographie (Sonnby-Borgström, 2002, Scandinavian Journal of Psychology). Ce phénomène est supposément médié par le système des neurones miroirs, neurones s’activant aussi bien lors de l’exécution d’une action que lors de son observation (Rizzolatti & Craighero, 2004, Annual Review of Neuroscience) — bien que le lien de médiation reste une hypothèse pour les expressions faciales spécifiquement. Ce qui est mesuré directement, c’est le mimétisme EMG : les interactions en présentiel produisent un mimétisme du sourire plus fort que les interactions médiées par la technologie (Vranová, Stuchlíková & Smetáčková, 2018, PLOS ONE).
Le sourire est donc un acte incarné : ancré dans la biologie, modulé par les relations, capable d’entretenir des cercles vertueux entre corps et esprit. Ce que la science démontre avec solidité : il réduit la récupération cardiovasculaire au stress (Kraft & Pressman, 2012), est associé à l’affect positif et à ses bénéfices sur la santé (Pressman & Cohen, 2005), facilite la coopération et la confiance (Mehu et al., 2007 ; Sheldon et al., 2021), et se propage par mimétisme automatique dans les interactions sociales (Sonnby-Borgström, 2002). Que du bonheur !?
Celles et ceux qui n’a pas perdu le sourire peuvent même aller jusqu’à rire pour stimuler positivement leur joie de vivre. Pour les autres, il peut être utile d’aller trouver une aide appropriée. Celle du dentiste ou d’un.e systémicienne. Mais la plus spontanée, c’est peut-être celle que partage un bébé découvrant les joies de la vie. On peut s’autoriser à sourire sans raison, juste par ce que ça fait plaisir.
Références
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